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dimanche 14 décembre 2014

Vendeurs



Des vendeurs de ci, de ça et du reste, en huit ans de commerce, j’en ai reçu des paquets. Rares sont ceux qui m’ont laissé le moindre souvenir. Étant de nature peu spontanée, il est difficile de m’influencer. Seul l’intérêt de leurs marchandises ou de leurs services déterminaient mes achats. Il en est pourtant deux dont les méthodes très différentes m’ont marqué. Ils avaient en commun de vendre rideaux et autres voilages.

Le premier était un jeune homme charmant, élégant et drôle. Il avait compris que, plutôt que de passer ses soirées en solitaire à lire un vague journal au restaurant de l’hôtel avant de regagner une chambre anonyme où s’endormir devant la télé, il était bien plus agréable (et profitable) de les passer en compagnie d’amis. Aussi s’était-il constitué dans son vaste secteur un réseau de clients sympathiques qui se faisaient une joie de l’héberger tant sa compagnie était agréable. Il prévenait de son passage quelques jours à l’avance, nous allions ensemble acheter victuailles et bons vins qu’il insistait pour régler en grande partie et nous passions ainsi un agréable moment dans l’attente d’une prochaine visite. En plus de chasser l’ennui, cette méthode lui permettait d’arrondir de manière conséquente ses revenus car son employeur lui versait un forfait hôtelier que ses dépenses alimentaires étaient loin d’atteindre. Il se créa entre nous une réelle amitié, au point que lorsque naquit notre fille je lui proposai d’en être le parrain, ce qu’il accepta.

Le second était bien différent. C’était le roi de l’arnaque. Résultat d’un tripatouillage génétique lors duquel on avait dû lui inoculer des gènes d’anguille, tout rêve de le coincer pour lui exprimer de manière ferme et claire ce qu’on pensait de ses dernières magouilles se trouvait réduit à néant. D’une physionomie avenante, jamais à court de blagues désopilantes, il engendrait la bonne humeur aussi surement qu’une tonne de mélasse versée sur le mécanisme d’une montre de précision en perturbe le fonctionnement. Il vous embobinait, évitait les sujets qui fâchent avec une maestria de matador et aurait vendu sans problème des tonnes de viagra au plus vertueux et abstinent des ermites.

Sa méthode était simple, il commençait par vous proposer de très beaux articles à un prix qui laissait envisager de gras bénéfices à un prix de revente défiant toute concurrence. Bien entendu, il fallait sauter sur une occasion qu’il réservait à des clients choisis dont nous étions… Ensuite venaient d’autres propositions qui n’avaient rien d’extraordinaire mais que, alléché par les gros profits qu’apporteraient les premiers, on lui commandait. Malheureusement, lors de la livraison, la plupart des articles-chocs se trouvaient être soit défectueux, soit épuisés. Quel dommage ! A sa visite suivante, il s’en montrait un temps désolé mais, recouvrant bien vite sa bonne humeur, afin de palier notre désillusion et d’obtenir notre pardon, il nous proposait de nouvelles affaires plus mirobolantes encore et dont la livraison aurait lieu au plus tôt, promis, juré. Elles n’arrivaient pas plus que les autres…

Ce que je ne suis jamais parvenu à cerner, c’est comment il s’y prenait pour me retourner comme une crêpe, alors que je n’avais aucune difficulté à dire son fait à tout fournisseur indélicat et à rompre tout commerce avec lui. L’homme avait du génie. Un jour que je le vis garer sa voiture sur le parking, je décidai de lui dire d’aller se faire voir une bonne fois pour toutes chez les Grecs (ou chez toute autre peuplade de son choix) et de ne plus remettre les pieds chez moi. Je n’y parvins pas. Au sec bonjour dont je le saluai, il répliqua, le visage ravagé de tristesse : « Tu es au courant pour Jacques ? » Bien sûr que j’étais au courant. Mon ex-associé venait de mourir d’une crise cardiaque. Vu que nous étions brouillés, je n’en avais conçu qu’une bien relative peine. Il me dit justement revenir de son magasin où femme et enfants dévastés de chagrin lui avaient appris la triste nouvelle. Il se trouvait profondément bouleversé par ce décès aussi soudain que prématuré : « Tu te rends compte ? La quarantaine, solide comme un roc, et paf, comme ça… ». Il est délicat d’envoyer se faire mettre un homme accablé de chagrin… De même qu’il est malséant de ne point le partager. En guise de consolation, sans vraiment croire à la profondeur de son affliction,  je lui passai une petite commande…

11 commentaires:

  1. Décidément, vous attirez les personnages pittoresques.

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  2. Et des vendeuses inattendues, vous en avez côtoyé?
    jard

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  3. Maintenant que j'ai lu ce que vous racontez sur vos vendeurs, je serais très curieuse de savoir ce que eux, racontaient sur vous. Je pense que ce devait être largement aussi "pittoresque".

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    1. Je n'ai jamais envisagé la question mais je suppose que vous avez raison.

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  4. Ah, les gens drôles sont si rares...

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  5. Il y a des types, comme ça, à qui on ne peut rien refuser, j'en ai connu quelques uns mais
    le pire c'est les nanas. Là je vous prie de croire qu'avec certaines vous êtes cuit d'avance
    même si elles limitent leur offre à des serpillières ou des flacons de parfum à bas prix.
    Les vendeurs de tout sexe devraient être interdits!
    Amitiés.

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    1. "Les vendeurs de tout sexe devraient être interdits!"
      Comme vous y allez ! Un monde sans commerce ?
      Pour les vendeuses, je ne me souviens pas en avoir rencontré en dehors d'agents immobiliers dont je n'ai pas eu à me plaindre. J'ai pu cependant constater dans d'autres domaines que certaines femmes sont prêtes à tout pour parvenir à leurs fins.

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  6. Votre histoire me rappelle la scène d'anthologie de "Comment réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard", dans laquelle Jean Carmet réussit par ses pleurnicheries à vendre deux cartons de Vulcani (un tord-boyaux infâme) à un cafetier (Robert Dalban), avec une horloge moche en prime.

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