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jeudi 7 février 2019

Les Hauts de Hurlevent (relation d'une aventure linguistique)

Hier soir, j'entendais le vent hurler à travers les câbles électriques. Cela n'a rien d'exceptionnel dans notre venteuse Normandie mais je me mis à penser au célébrissime roman d'Emily Bronte, paru sous un pseudonyme en 1847 sous le titre original de Wuthering Heights. De tous les livres que j'ai lu, je n'ai conservé dans le meilleur des cas qu'une très vague impression, ce qui nuirait à ma capacité à briller dans les salons au cas où m'en viendrait l'envie (et où on m'y inviterait, deux suppositions hautement improbables). Je me console en me disant que, si comme l'aurait dit M. Édouard Herriot (homme qui, ayant été maire de Lyon, n'aurait su mentir), la culture c'est ce qui reste quand on a tout oublié, la mienne est remarquable.

Or donc, de ce chef-d’œuvre ne me reste qu'un souvenir confus de sombre drame se déroulant dans les landes inhospitalières du Yorkshire et le nom d'Heathcliff. Ce qui n'est pas si mal. Mais surtout j'appréciais le mot « wuthering » qui évoquait si bien un vent se déchaînant sur de lugubres paysages. Hurlevent n'était pas mal, mais comparé à la puissance évocatrice du verbe « wuther » c'était un peu pataud comme l'est souvent notre langue face à la concision anglaise. Curieux de voir la traduction exacte qu'il en donnait, je me mis en devoir, ce matin, d'aller consulter la version non abrégée du dictionnaire Anglais-Français Harapp's dont j'avais fait l'acquisition à une époque ou je souhaitais me consacrer à des travaux de traduction. Et là, déception : pas plus de verbe « wuther »que de Gilets Jaunes en Terre Adélie ! J'en conclus que Wuthering devait n'être qu'un nom de lieu, comme Vazy-en-Berrouette ou Chateau-Landon. Hurlevent s'en trouvait réduit au rang de simple produit de l'imagination du traducteur.

J'allais lâcher l'affaire et tristement méditer sur la perte de mon illusion quand me vint l'idée de tenter (sait-on jamais ?) une recherche sur Google. Je tapais « Wuther » et, miracle, ce mot apparut comme une entrée du Wiktionary , seulement, ce verbe n'était qu'une variante archaïque et dialectale d'un verbe écossais dérivé du moyen-anglais. Avec pour sens siffler mais aussi secouer. C'était bien ce que faisait le vent la veille au soir.

J'en conclus que Google offre bien des possibilités et que ma vie est une longue suite d'aventures aussi diverses que passionnantes et enrichissantes.

28 commentaires:

  1. Moi j'ai trouvé : WYSIWYG !
    Cela ouvre bien des perspectives passionnantes et enrichissantes aussi, non ?

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    1. En effet ! La découverte d'un acronyme inconnu est toujours une source de bonheur ineffable.

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  2. Moi, je pense à Jane Eyre : comme ça, pas de problème (pardon : pas d'souci…) !

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    1. C'est une solution de facilité mais je la comprends car elle vous a évité les affres par lesquels je suis passé.

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  3. Et Léon de Hurlevent ?...

    Dominique

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  4. Hier soir, j'entendais le vent hurler à travers les câbles électriques.

    C'est poétique...

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    1. Peut-être mais voici maintenant deux jours que ces hurlement persistent.

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  5. Des livres,j'en ai lu quelques-uns,pas toujours des meilleurs,avec l'impression que 95% du contenu étaient tombés dans un puits d'oubli...Je suis donc un puits de culture!

    A propos de Wuthering Heights, je garde le souvenir encore vivace de l'adaptation de William Wyler avec Lawrence Olivier et Merle Oberon...

    Vendémiaire.

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    1. L'important n'est-il pas de se souvenir que "Guerre et paix" parle de la Russie ? Le reste c'est du détail.

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    2. "Guerre et paix", je ne sais si le livre est guère épais mais je sais qu'il est d'un certain Léon ...

      Dominique

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  6. J'affectionne The Free Dctionary qui dit:
    wuther
    vb (intr)
    dialect English (of wind) to blow forcefully with a roaring sound
    Orage

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    1. Vous me le faites découvrir. Je trouve sa définition meilleure que celle que j'avais trouvée. Maintenant, "Les Hauts de Rugitvent" serait, si plus fidèle, moins élégant.

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  7. Il me semble me souvenir qu'une autre traduction du titre avait été proposée, plus concise et tout aussi "signifiante" : "Hurlemont".

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  8. Je ne sais pas trop quoi ajouter, sauf peut être le claquement des drisses contre les mats, par grand vent...je précise qu'il ne s'agit pas d'une contrepèterie, ne vous fatiguez pas inutilement.
    Amitiés.

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    1. Pas besoin de me fatiguer, il y'en a effectivement au moins une vite découverte grâce à votre précision ...

      Dominique

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  9. "...une variante archaïque et dialectale d'un verbe écossais dérivé du moyen-anglais..", alors, forcément !

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    1. Il se peut qu'en 1847 le terme ait été moins archaïque. De plus, les noms de lieux le sont souvent.

      Il n’empêche qu'en ce moment, dans mon beau pays normand,le vent de cesse de hurler ou de rugir.

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  10. Seul un âne pourrait confondre "haro sur le bedeau" et "haro sur le baudet", n'est-ce pas votre éminence ?...

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  11. Le hasard a voulu que, relisant le gros volumes de Léon Daudet, intitulé Écrivains et artistes, je tombe sur sa critique (extrêmement louangeuse) du roman de la Charlotte qui nous occupe ici. Dans ma grande bonté et mon infatigable courage, je vous recopie ce qu'il dit du titre lui-même :

    « Il n'existait du chef-d'œuvre d'Emily Brontë : Wuthering Heights – un des livres, à mon avis, les plus significatifs de la littérature anglaise – qu'une traduction française, incertaine et résumée, sous ce titre absurde : Un Amant. […] nous devons à M. Frédéric Delebecque une traduction, exacte et parfaite, de Wuthering Heights, et tout d'abord de ce titre si difficilement traduisible en français et que l'on exprimait tant bien que mal ainsi : Les Hauteurs battues par le Vent. M. Frédéric Delebecque, lui, dit hardiment, et avec toutes les références linguistiques en sa faveur, Les Hauts de Hurle-Vent. Cette expression, Les Hauts, est bien de chez nous. On la retrouve dans tous les pays de France, où un dénivellement de terrain a laissé un village, ou une section, un écart d'un village, au-dessus d'un autre écart en contrebas. […] Quant au terme de “Hurle-Vent”, il exprime le souffle violent qui anime le mot “wuthering” et l'agite, et le fait trembler.

    « Maintes fois, je m'étais demandé comment traduire Wuthering Heights, où gémit et bouffe – comme on dit en Provence – ce vent d'automne « au bruit lointain des mers pareil ». Je ne me le demande plus. Il n'y avait, en français, qu'un équivalent, et il est exprimé dans ce “Hurle-Vent”, qui est une réussite accomplie, le summum du trait pour trait. »

    Ajoutons, pour l'édification de vos lecteurs, mon cher Jacques, que Daudet dit avoir entendu parler pour la première fois de ce roman (alors presque inconnu en France) par Oscar Wilde, « dans une petite salle de l'ancien Café Anglais, où nous déjeunions, lui, Barrès et moi ». Wilde qui, lui-même, faisait du roman de Charlotte Brontë l'un des sommets de la littérature anglaise.

    Ouala.

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  12. Merci, cher Didier. Ce qu'écrit Léon Daudet va tout à fait dans le sens que je signalais et que d'autres contributeurs ont confirmé. Toutefois je continue de penser que le titre français nous fait perdre un aspect du titre anglais qui implique que ce sont les hauteurs qui gémissent, grondent ou rugissent sous les assauts du vent. La solution "Hurlemont" évoquée par Boutros respecte ce côté des choses mais a un pouvoir évocateur bien moindre. Traduire exactement est un sacré boulot, toujours frustrant et souvent impossible.

    J'ajouterai pour finir que j'ai été étonné de l'intérêt qu'a pu susciter ce billet car je ne m'attendais qu'à un silence poli.

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  13. Faudrait savoir, est-ce Charlotte ou Emilie ?

    Quant à ce Daudet, vous êtes bien machiavélique que d'avoir précisé à notre hôte qu'il s'agissait de Léon ...

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  14. Notre cher hôte fait une léonite aigue !

    Et vous n'avez pas répondu à la question ...

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