..Toi qui entres ici, abandonne tout espoir de trouver un contenu sérieux. Ici, on dérise, on batifole, on plaisante, on ricane.

dimanche 5 février 2012

Une affaire qui marche !


Les plus attentifs d'entre vous auront remarqué que la photo ci-dessus, prise par mes soins pas plus tard que maintenant , un certain changement s'est opéré. La couche de neige présente depuis une huitaine de jours s'est étoffée suite aux chutes de la nuit. En conséquence il semble que tout ce que les collines comptent d'oiseaux se soit rassemblé autour du resto.

Mon appareil, ancien et de piètre qualité, ne donne qu'une vision approximative et bien floue de la situation réelle. Je suis contraint de photographier à travers la fenêtre pour ne pas mettre en déroute tout ces emplumés. Cependant, au moindre de mes mouvements, les plus observateurs prennent leur envol. En fait, c'est par dizaines qu'ils arrivent de partout. 

Et tout ça pour gaspiller une partie non négligeable de l'énergie que peuvent leur apporter les graines en inutiles combats. Aucune organisation, aucune discipline. Alors qu'ils pourraient facilement tenir à une dizaine sur le bord de la mangeoire, il y en a rarement plus de deux ou trois, les plus teigneux, qui s'y installent. Seules les paisibles tourterelles, sures de leur force, n'attaquent personne. Et personne ne les défie. Dieu merci, les conquérants de la mangeoire mangent salement et projettent des graines tout alentour si bien que les chassés peuvent se nourrir au sol et éventuellement s'y battre pour une graine de millet... Chaval avait raison : Les oiseaux sont des cons !

Si les passereaux sont de sortie, on ne peut pas en dire autant des humains : à part le fermier d'à côté que rien ne ferait renoncer à jouer avec son tracteur, pas un véhicule n'est passé. Ce dimanche s'annonce bien calme. 

Un temps à se mitonner une bonne blanquette de veau...

samedi 4 février 2012

Plan grand froid

Mon resto est plus classieux que celui de cette photo mais tout aussi fréquenté, 
preuve que l'oiseau,tout pourri de défauts qu'il soit, n'est pas snob.


Le grand froid étant revenu, j'ai décidé de rouvrir le resto des zoziaux que j'avais négligé d'alimenter ces temps derniers. Ma conscience m'a dicté ce geste aviaire. Ma conscience et une imbécile sur France Inter qui, suite à un appel à nourrir les oiseaux lancé par je ne sais qui, ricana supérieurement : nourrir les oiseaux ! Pensez donc ! Alors qu'il y a tant de misère ! Elle ne l'a pas dit, mais c'est ce que son rire laissait deviner...

Je ne vois pas en quoi la mort des oiseaux serait susceptible d'améliorer le sort des miséreux. Je doute également qu'en mettant à la disposition d'éventuels sans-abris qui passeraient dans mon jardin un mélange de graines et des boules de graisse emmaillotées de filets de plastique  je puisse améliorer notablement leur situation. Surtout que les sans-abris ne pullulent pas dans nos collines enneigées, c'est le moins qu'on puisse dire.

Bref, le resto a rouvert, et sans campagne de pub, la foule s'y presse. Il y en a de toutes sortes : tourterelles, pinsons (qui, quoi qu'on raconte, ne sont pas plus gais que les autres), verdiers, mésanges, moineaux, rouges-gorges et même pies qui ont tendance à s'envoler en emportant les quignons de pain rassis qui feraient le bonheur de dizaines de moindres passereaux.

Tout ça se bagarre, le rouge-gorge étant le plus farouche, mange salement, chie partout et se montre d'une ingratitude totale vis à vis de leur bienfaiteur. Pas un merci. Pire, même : dès qu'ils m'aperçoivent, mes protégés s'enfuient à tire d'aile.

C'est à se demander pourquoi on fait le bien.




mercredi 1 février 2012

Ginette Dubourg: une Rosière en prise avec son temps



Avant-propos : 
  1. Je voudrais remercier de nouveau les lecteurs fidèles qui, de plus en plus nombreux, assurent le succès de ce blog. Au mois de janvier plus de 10 000 pages ont été vues (10517 selon Blogger, 10575 selon Statcounter).
  2. Mes travaux d'électricité et de plomberie absorbant l'essentiel de mon temps, je vous soumets aujourd'hui une des "Chroniques de Saint-Marcelin" que j'ai pu récupérer grâce à Sébastien que je remercie encore. J'espère que cette lecture vous réjouira. N'hésitez pas à m'adresser vos critiques, suggestions, observations diverses...


Depuis quelques années, les candidatures au titre de Rosière se faisaient rares, pour ne pas dire inexistantes. C’est sur l’invitation insistante de M. l’abbé Dufour que, successivement, les 6 filles Chombier-Cassagne, avaient finalement accepté de postuler et avaient été choisies. Faute de mieux. Malgré leurs grands mérites et leur profonde piété, ces jeunes marcelinoises n’avaient pas vraiment suscité un grand enthousiasme.

La dernière, Marie-Bénédicte qui, à trente-sept printemps, avait su conserver intacte sa vertu, et qui, comme ses sœurs aînées, semblait appelée à la conserver aussi longtemps qu’elle vivrait, avait même franchement déçu. Malgré la distribution de tickets gratuits pour le bal et une réduction de 50% de la participation au dîner dansant, à part ses parents, ses sœurs, M. le maire et quelques conseillers consciencieux, personne ne participa à ce clou des festivités. Après un paso-doble distant plutôt qu’endiablé avec la reine de la fête, Jean Rougier-Marcelin, jugeant son devoir accompli, quitta la salle des fêtes sous prétexte d’une obligation matinale, ne tardant pas à être imité par les conseillers puis les Chombier-Chassagne.

Faute de chars fleuris, le traditionnel défilé du lendemain fut annulé.

Bref, pour appeler cette fête un succès, il aurait fallu une capacité d’aveuglement que même le militant de base possède rarement.

Le temps était venu des décisions.

Un comité extraordinaire de la rosière fut convoqué. La problématique était simple. Pour reprendre l’argumentation du maire, soit on supprimait purement et simplement l’élection de la Rosière et par conséquent les festivités qui s’ensuivaient, soit on modifiait les critères de sa sélection. Il s’agirait alors d’adapter, de moderniser. Si donner un exemple de chasteté avait du sens au XIXe, il fallait bien reconnaître que de nos jours… Non que les valeurs aient disparu. Elles ont changé, c’est tout. Si on veut que les jeunes se reconnaissent dans la Rosière, il faut qu’elle incarne une image idéalisée d’elles-mêmes (pour les filles) ou de la partenaire rêvée (pour les garçons). Tout le monde fut d’accord sur ce point.

Maintenant comment définir les critères qui rendraient cela possible ? Après quelque hésitation, les membres du comité durent avouer qu’ils n’en avaient pas la moindre idée. Tirant la plupart sur le troisième âge, ce qui faisait qu’une jeune était plus ou moins « trop cool » leur échappait totalement. Il n’aurait même pas fallu trop insister pour leur faire reconnaître qu’ils s’en foutaient royalement. Il fut donc décidé que l’on consulterait les jeunes sur la question.

Ce qui fut dit fut fait. Un questionnaire fut envoyé à tous les 18-25 ans afin qu’ils donnent leur avis sur ce qu’était pour eux les qualités la jeune fille modèle. Le dépouillement des réponses n’eut rien de particulièrement surprenant si l’on garde à l’esprit qu’après une tentative d’invasion ratée, le Politiquement Correct avait été définitivement mis en déroute dans le Baugeois. Les réponses étaient donc sincères faute d’être moralement élevées. Aussi c’est en vain qu’on eût cherché trace de quelconques valeurs citoyennes parmi les qualités requises.

Simplement, la jeune fille idéale devait être super-cool, aimer danser, être super-jolie, bien foutue, bien maquillée, sexy, pas intello, au fait des amours troublées des people, aimer les garçons et suivre la mode. Selon quelques rares bulletins, émanant des hameaux écartés, elle devrait également jouer à la manille coinchée et savoir chasser et pêcher. Curieusement, c’est du côté masculin que se fit jour la seule exigence d’ordre moral : La quasi-totalité des mâles trouvaient qu’elle devait être bonne ! Les membres du comité n’en revenaient pas ! Ainsi, les gars s’intéressaient à la bonté des filles.

« De notre temps, souligna finement Laurent Chapus, on s’intéressait davantage à leurs bontés, avec un S, qu’à leur bonté, sans S ! »

Quelques rares rires polis eurent la charité de saluer la saillie du vieux con.

Jean Rougier-Marcelin, en homme à recentrer les débats, prit la parole :

« Je ne sais pas si vous me suivrez, mais vu le portrait-robot qui se dessine, j’aurais bien quelqu’un en tête… »

En prononçant ces mots l’image mentale d’une paire de fesses rebondies et qu’on devinait souriantes, se forma un instant en son esprit, vite chassée par celle d’une paire de roberts qui n’attendaient de soutien que d’eux-mêmes, puis par un sourire engageant… Très engageant, même.

Après un instant de suspens, dans le silence expectatif, on l’entendit prononcer ces quelques mots :

« Il me semble que la jeune stagiaire qui travaille depuis quelque temps à la mairie aurait toutes les qualités requises… »

S’ensuivit un brouhaha, au sein duquel une oreille exercée aurait pu saisir des lambeaux du genre « tient mieux su’l’dos qu’une bique su ses cornes », « Y’a guère que le train qui lui est pas passé dessus », « Si la Ginette c’est une Rosière, moi, j’suis le Grand Condé »…

Le maire leva une main apaisante. Le silence revint.

- Eh, oui, je suis comme vous, la question de la bonté me chiffonne, mais bon, elle a d’autres moyens de séduire nos petits gars…

Croyant avoir trouvé une planche de salut, un des membres du comité opposé à ce choix se leva.

-Ah non, Jeannot, je suis pas d’accord ! Les gars veulent qu’elles soit bonne, il faut qu’elle soit bonne.

- Bonne, pas bonne, tu comprends, Lucien, c’est un peu subjectif ces notions-là. Comme dirait l’abbé Dufour, « qui sommes-nous pour juger des âmes ? »

Pas battu pour autant, le Lucien revint à la charge.

- Faut vraiment que tu ne sois pas sûr de ton coup pour aller te cacher derrière le curé, Jeannot !

- La question n’est pas là ! D’ailleurs, je me suis bien avancé, vu qu’on n’est même pas sûr que Mlle Dubourg soit candidate. Vous avez d’autres suggestions ?

Le Lucien, croyant avoir gagné la partie, savoura un bref instant de triomphe. Très bref. Parce qu’il faut bien reconnaître que contrarier Le maire n’était pas le sport favori des marcelinois. Pour toutes sortes de raisons. Et puis qui d’autre avaient-ils à proposer ? Il fallait bien reconnaître que si tous les p’tits gars avaient été faits comme la Ginette, les hommes se seraient bien passés de filles. Quant aux femmes, en dehors de leurs « qualités morales supérieures » et de leur « distinction », elles auraient volontiers tout abandonné pour lui ressembler… Même de loin.

Sans attendre, Jean Rougier-Marcelin reprit l’initiative :

- Si personne n’y voit d’inconvénient, dès demain je demanderai à Mlle Dubourg si elle pourrait envisager d’être notre Rosière… J’en profiterai pour l’interroger discrètement sur sa bonté.


C’est pourquoi, le lendemain, une Ginette tout émue frappa d’un doigt timide à la porte du bureau de M. le maire. On lui avait annoncé que ce dernier souhaitait s’entretenir avec elle pour affaire la concernant. C’était vague. Angoissant même. Aurait-elle commis quelque faute professionnelle ? L’entretien porterait-il sur l’avenir de son poste ? Sur ce soi-disant tapage nocturne dont certains pisse-froids l’accusaient d’être à l’origine ? Comme si on n’avait plus le droit de s’amuser… Comme si dans leur jeunesse ils n’avaient jamais défilé nus sur la place en chantant « Viens Poupoule » accompagné au clairon avant d’aller prendre un bain de minuit dans la ballastière ? Comme si on n’avait plus droit de fêter ses vingt ans ?

Les questions se pressaient... Et se mêlaient dans son esprit à un autre trouble… Etait-ce sa faute si elle avait un goût prononcé pour les hommes mûrs ? Et pour le beau Jean en particulier ? Les gamins, c’est bien beau, mais un homme, un vrai, un qui a de la bouteille, du coffre, de l’expérience… C’est quand même autre chose… Et puis sa grand-mère et sa mère avaient encore les larmes aux yeux quand elles lui parlaient du Beau Jeannot et de ses prouesses… Pour la grand-mère, on pouvait mettre ça sur le compte de la conjonctivite, mais sa mère avait encore des restes aussi beaux que ses souvenirs…

- Entrez, prononça la voix attendue.

Ginette entra donc. Après l’avoir priée de s’asseoir, M. Le maire expliqua, un peu nerveux, les raisons de cette convocation. Il lui indiqua quels étaient les nouveaux critères de sélection de la Rosière et lui posa la question de son éventuelle candidature. Elle s’empressa d’accepter.

Toujours un peu nerveux, le consciencieux édile la remercia avant d’aborder la question gênante.

- Mademoiselle, je n’y irai pas par quatre chemins. Suite à notre sondage, les gars du village ont exprimé le vœu que la Rosière soit bonne. Personnellement, ces considérations me paraissent sans grande importance. Cependant, puisque une partie significative de la population semble attachée à ce que la Rosière ait cette, disons… …qualité, pourriez-vous me dire si vous pensez mériter ce qualificatif ?

Interloquée, Ginette hésita un peu avant de répondre.

- Ben, monsieur le maire, ce n’est pas à moi de le dire…

Dans sa tête, elle venait de passer la surmultipliée… C’est le moment où jamais, se dit-elle…

- Si vous voulez en juger par vous-même, monsieur le maire, j’en serais ravie, osa l’effrontée, dans un sourire engageant…

Déstabilisé par ce sourire autant que par l’ascension que la jupe déjà courte de la stagiaire semblait avoir entamée de son propre chef vers le haut de ses cuisses ainsi que par la tentative d'évasion qui agitait son corsage, le brave Jean commençait à se demander si c’était du lard ou du cochon, de la cuisse ou du jambon. Bref, il était en proie au doute. Il s’y connaissait en invites. Pas né de la dernière pluie, quand même. Quand une fille lui faisait du rentre-dedans comme ça, il savait à quoi s’en tenir. Seulement, le rapport entre ça et la bonté… A moins que sa bonté ne dicte à la jeune personne d’accorder au barbon qu’il se sentit soudain devenu quelques moments agréables… Il était temps de changer de ton.

- Ma chère demoiselle, malgré mon air con et ma vue base, il m’arrive encore d’avoir des éclairs de lucidité. Votre bonté m’émeut, j’en prends note, mais si vous croyez que je suis le genre d’homme à bénéficier de votre pitié, vous vous trompez lourdement…

Ce fut le tour de la jeune fille d’être décontenancée. De quoi voulait-il parler ? Bonté ? Pitié ? Alors qu’elle l’invitait à une petite partie de jambes en l’air, vite fait. D’ailleurs, c’était lui qui l’avait mise sur la voie… Lui demander comme ça, de but en blanc, si elle était bonne…

Tout d’un coup, elle réalisa d’où venait le malentendu. Le maire croyait tout simplement que quand les gars disaient que la Rosière devait être bonne, il s’agissait d’une exigence morale. Elle éclata de rire. D’un si bon cœur que, d’abord surpris, le maire au lieu de s’en offenser lui demanda de s’expliquer. Ce qu'elle fit. Les ambiguïtés levées, s’ensuivit une scène sur laquelle nous aurions tiré un voile pudique si son déroulement n’avait été partiellement retranscrit dans une précédente chronique (Les limites des nouvelles technologies) suite au déclenchement intempestif  d’un appareil d’enregistrement.


Jean Rougier-Marcelin put dès le lendemain rassurer les membres du comité de la Rosière : Ginette était bonne, super bonne, étonnamment bonne même. Les raisons de cet enthousiasme, après les révélations malencontreuses faites devant la commission des travaux se précisèrent, et tout le monde convint qu’avoir de telles attentions pour un homme plus si jeune relevait d’une bonté extrême. Ou d’un arrivisme acharné.

A l’unanimité moins une voix Ginette fut donc choisie.

Gageons qu’elle saura rendre tout son lustre à cette dignité et que l’année de son règne sera celle du renouveau.

mardi 31 janvier 2012

Censure ou paranoïa ?



Étant soumis par mon entrepreneur à un rythme de travail insoutenable, je me retrouve avec peu de temps à consacrer à mon blog. Ce matin, histoire de ne pas laisser mes éventuels lecteurs sans nourriture spirituelle, je me dis que je pourrais recycler une de mes nouvelles parues sur le site "Écrits vains". Je tentai donc de m'y rendre et au lieu d'atteindre la page je tombai sur le message suivant :

"Forbidden

You don't have permission to access /global/auteurs/etienne/chroniques13.htm on this server"

Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un bug informatique. J'essayai donc d'accéder au site par d'autres chemins, mais chaque lien me mena au même message. S'agirait-il d'une erreur ou bien aurai-je été interdit d'accès  au site ? Et pourquoi ? Serait-ce la conséquence d'un billet où je critiquais les positions d'un des intervenants ? Le site aurait-il tout bonnement fermé ? J'avoue ma perplexité. Comment pourrait-on m'interdire l'accès à mes propres textes ? J'en suis d'autant plus marri que sachant où les trouver, je n'en avais aucune copie depuis que l'ordinateur qui les abritait fut détruit par un incendie. Toujours est-il que mon recyclage a échoué et qu'en guise de distraction vous n'aurez que mes interrogations.

Si le lien vers le forum fonctionne pour vous, faites-le moi savoir...

lundi 30 janvier 2012

Et v'là qu'il neige, maintenant !



Le bon Charles d'Orléans avait bien raison lorsqu'il écrivait:


Yver, vous n'estes qu'un villain,
Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d'Avril
Qui l'acompaignent soir et main.
Esté revest champs, bois et fleurs,
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.
Mais vous, Yver, trop estes plain
De nege, vent pluye et grezil;
On vous deust banie en essil.
Sans point flater, je parle plain,
Yver, vous n'estes qu'un villain 

Il était question qu'il neigeât sur l'Orne et Le Calvados. Pas sur la Manche. Vous me direz que ces deux départements se trouvent à moins de 5 kilomètres de ma maison. Et alors. Une limite départementale est une limite, non ? Que vois-je en ouvrant ma porte ? Une légère couche de neige recouvre le sol. Et ça continue.  L'hiver n'a donc point de conscience ? Et ceux qui ont encore quelques dizaines de mètres de lignes électriques à gainer, il s'en moque ? Il faut croire que oui.

Jusqu'ici on n'avait eu que "vent pluye et grezil" il manquait la "nege". Oubli réparé. Quand elle fondra, ça va ajouter à la bouillasse qui règne d'autant plus que les camions de l'entrepreneur ont transformé mon entrée en cloaque.

Dans mon programme, j'avais omis de réclamer l'"essil" de l'"yver". Je le fais maintenant.

dimanche 29 janvier 2012

Les bonne lectures de Tonton Jacquot (2)



Voici la fin du texte de Marcel Aymé sur l'épuration dont je vous ai donné la première partie hier. Bonne lecture ! 


A part ça, le câblage avance bien.

L'originalité des tribunaux de la Résistance c'est que, tout en se débarrassant des personnes, l’État s'emparait de leurs biens. A première vue on ne saisit pas le rapport entre la confiscation des biens et le délit d'opinion, mais il faut se souvenir que nombre de Résistants ou pseudo-résistants s'étaient octroyé des situations dans la politique, dans l'administration, dans le journalisme et même dans les Lettres. Ces situations, ils entendaient en jouir en toute quiétude. Ayant fait condamner à la prison ceux qu'ils avaient supplantés dans leurs emplois, ils voulaient encore que ces malheureux, au jour lointain de leur libération, fussent jetés sur le pavé sans un toit, sans un meuble, sans un sou et dans un tel état de misère qu'il leur fût impossible de rien entreprendre. Supplémentairement, les tribunaux frappaient les gens qui s'étaient rendus coupables du délit d'opinion d'une peine « d'indignité nationale », apparemment anodine, mais interdisant l'accès à la plupart des professions libérales et commerciales. A une époque où les criminologistes se soucient de plus en plus, pour les délinquants, de faciliter leur réadaptation à la vie normale, il est remarquable que le gouvernement de Gaulle ait voué au chômage et au désespoir les « criminels » convaincus du délit d'opinion. Il faut croire que cette préoccupation était d'ordre majeur chez nos maîtres résistants, car ils n'abandonnèrent pas aux seules cours de justice le soin d'empêcher leurs ennemis d'exercer un métier qui pût servir de tremplin à une activité politique. Il y eut des espèces de juridictions professionnelles qui éliminaient les indésirables (en même temps, les syndicats, par exemple dans le journalisme et le cinéma, multipliaient les barrières interdisant l'accès à la profession, si bien qu'aujourd'hui encore on se croirait revenu aux temps d'avant 89, en plein régime corporatif), les condamnant au chômage, à temps ou à vie.
A côté de ces comités d'épuration et les épaulant, il y avait des associations de rabatteurs et de poulets auxiliaires qui se chargeaient de subodorer le délit d'opinion et de livrer les suspects à la police. Par exemple, le C.N.E. (Comité national des écrivains) publia une liste de coupables, dénonçant ainsi des confrères à la justice et réclamant à grand tapage les plus durs châtiments. Puissamment orchestrée, la délation avait à son service d'autres bourriques qui travaillaient dans la presse et il y avait même, suscités par la peur, des initiatives privées, des poètes indicateurs ou des mouches du roman psychologique, qui bavaient spontanément des injures et des calomnies sur leurs confrères en difficulté. C'était comme un grand concours d'ignominie.
La Société des gens de Lettres, sans oser la moindre protestation, se laissait imposer un général qui venait dans ses murs présider une commission d'enquête. L'Académie française se déshonorait fiévreusement en éjectant de son sein les écrivains persécutés qu'elle avait révérencieusement traités sous l'occupation. A l'Académie Goncourt, la peur et la prudence se doublaient d'un empressement servile dans l'accomplissement des basses besognes d'auto-épuration.
Dans le cinéma, il y eut une procédure bien particulière. On fit comparaître devant un tribunal, composé de travailleurs manuels de la profession, tous les metteurs en scène, scénaristes et dialoguistes. Pour ma part, ayant vendu un scénario à la Continental-Films (société allemande), je fus condamné à un « blâme sans affichage », ce dont je fus avisé par un pli de la Préfecture de la Seine, mentionnant expressément que cette sanction m'était infligée « pour avoir favorisé les desseins de l'ennemi ». Or l'année dernière, donc trois ans plus tard, le ministre de l’Éducation nationale me manifestait son désir  de me décorer de la Légion d'honneur et, vers la même époque, M. le Président de la République croyait devoir m'inviter à l’Élisée. Par respect pour l’État et pour la République, il me fallut refuser ces flatteuses distinctions qui seraient allées à un traître ayant « favorisé les desseins de l'ennemi ». Je regrette à présent de n'avoir pas motivé mon refus et dénoncé publiquement, à grands cris de putois, l'inconséquence de ces très hauts personnages dont la main gauche ignore les coups portés par la main droite. Si c'était à refaire, je les mettrais en garde contre l'extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d'un mauvais Français comme moi et pendant que j'y serais, une bonne fois, pour n'avoir plus à y revenir, pour ne plus me trouver dans le cas d'avoir à refuser d'aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu'ils voulussent bien, leur Légion d'honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens.
Je n'ai rapporté cette histoire personnelle que parce qu'elle témoigne du mépris dans lequel nos gouvernants tenaient eux-mêmes et tiennent encore la Justice qu'ils nous ont fabriquée. J'imagine que chaque fois qu'un tribunal envoyait un homme à la mort pour délit d'opinion, ils devaient échanger des clins d'œil espiègles, car ils savaient ce qu'ils faisaient.
Ils savaient où ils allaient et ils sont arrivés où ils voulaient. Aujourd'hui la notion de délit d'opinion est profondément ancrée dans l'esprit des Français de tous âges. Chacun se montre prudent et personne ne bronche. D'ailleurs, les cadres de la nation ont été, pour une part, fusillés, embastillés, réduits à l'exil, au chômage, au silence. Une autre part a été nantie et, par là, réduite au silence aussi. Reste le troupeau des suiveurs, des indifférents de toujours et des anciens collabos convertis par la peur au gaullisme et au communisme. On ne voit pas, dans ces conditions, d'où viendrait aux Français le goût de s'exprimer librement. En fait, la liberté d'opinion n'existe pas en France, et il n'existe pas non plus de presse indépendante. Nos journaux sont douillettement gouvernementaux et il n'est pas jusqu'aux journaux communistes qui ne se montrent soucieux de respecter nos hommes d’État dans leurs personnes, fussent-ils des coquins avérés, et il n'y a pour ceux-ci rien de plus important. Au moins l'Humanité défend-elle un point de vue et une doctrine. Tous les autres journaux, je veux dire non-conformistes, ne se distinguent les uns des autres que par des nuances exquises que bien souvent les hommes du métier sont seuls à pouvoir apprécier. Voilà pourquoi Le Crapouillot, en dépit de sa prudence, de son souci manifeste de ménager la chèvre et le chou, fait figure de périodique indépendant et même audacieux. Ainsi, grâce à l'épuration, grâce à la très ferme répression du délit d'opinion et à tant de nos grands écrivains qui lui ont prêté leur plume, c'est dans des ténèbres soigneusement entretenues depuis six ans que la France marche par des chemins bordés de précipices où il est miraculeux qu'elle ne soit pas déjà engloutie ».

samedi 28 janvier 2012

Les bonnes lectures de Tonton Jacquot (1)



Tandis que je m'adonnerai sans vergogne aux joies ineffables du câblage, j'aimerais faire découvrir à ceux d'entre vous qui ne le connaîtraient pas et faire relire à ceux qui le connaissaient ce texte que Marcel Aymé écrivit dans le Crapouillot en 1950 sur la liberté d'expression. 


Bien que 62 ans nous en séparent, il me semble que ce qu'il dénonce explique certains aspects de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui.


Vue sa longueur, je le publierai en deux fois. Bonne lecture !

« En temps normal, le délit d'opinion n'existe pas en France. Il est permis à quiconque résidant sur notre territoire de proclamer dans ses discours et dans ses écrits son hostilité contre un régime politique, contre des institutions religieuses, contre l'armée, la patrie, les femmes, les faux cols durs, et corollairement de faire éclater sa foi dans une mystique ou dans les destins de l'Empire de Chine. En fait, il arrive régulièrement qu'en temps de guerre, les législateurs suspendent le droit de s'exprimer librement sur toute espèce de sujet. Toutefois, le délit d'opinion, que les tribunaux ont la décence d'habiller d'un autre nom, n'est punissable que s'il appartient à certaines catégories préalablement fixées et délimitées par la loi. On est presque confus de devoir insister sur cette évidence, mais un délit quelconque ne saurait avoir d'existence avant que soit promulguée la loi interdisant de le commettre.
En 1944, lorsque au gouvernement légal du maréchal Pétain succédait un gouvernement de fait, celui du général de Gaulle, il n'y avait pas de loi qui reconnût et réprimandât le délit d'opinion (cela n'empêchait pas les Allemands de le réprimer). Il eût été naturel d'en forger une qui déclarât passibles, désormais, de telle ou telle peine, les professions de foi hitlériennes et antigaullistes. On sait bien que les nécessités d'un gouvernement de fait ne sont pas souvent compatibles avec l'exercice de la liberté et, dans l'euphorie de la Libération, les Français auraient accepté le régime de la trique sans trop rechigner. Ils devaient bientôt comprendre qu'il s'agissait, dans le genre, de quelque chose d'infiniment plus corsé. Ayant instauré la terreur et élevé la délation à la dignité d'une vertu (souvenons-nous des affiches invitant les Parisiens à dénoncer leurs voisins et connaissances), le gouvernement du général de Gaulle chercha un moyen de conférer au pur arbitraire l'apparence de la légalité. Le diable sait où il fit cette trouvaille, car elle était sans précédent dans les annales de la Justice et en opposition avec les principes fondamentaux de toute jurisprudence. On créa donc une loi réprimant le délit d'opinion, mais une loi à effet rétroactif. Ce monument de barbarie, de cynisme, d'hypocrisie, ce crime crapuleux contre l'humanité fut alors unanimement approuvé par tous ceux qui avaient l'autorisation d'écrire dans les journaux. Les grandes voix brevetées de la conscience française se prononcèrent carrément pour le déshonneur. Au moins, la magistrature française, horrifiée par ce barbarisme juridique, allait-elle faire bloc et protester d'un seul cri ? Pas du tout, car les juges, ayant prêté serment au Maréchal, tremblaient de peur dans leurs robes et n'avaient en tête que leur sécurité et leur avancement. Ces misérables auraient pu se contenter d'être les fonctionnaires de l'injustice, mais non. Au lieu d'appliquer la loi avec modération, ils firent infliger les peines les plus dures et rivalisèrent de lâcheté, de cruauté, de bassesse. A cette occasion, le niveau moral de la magistrature se révéla, dans l'ensemble, fort inférieur à celui des prisonniers de droit commun. A vrai dire, on s'en doutait déjà.
Les « délinquants » appartenaient à tous les milieux, à toutes les professions. Il suffisait d'avoir professé plus ou moins ouvertement des opinions collaborationnistes et d'être mal vu de sa concierge pour être jeté en prison où l'on attendait six mois, un an, ou davantage, la faveur de comparaître devant un tribunal. Bien souvent, dans les premiers temps de l'occupation, le prévenu était abattu sans autre forme de procès par des F.F.I. agissant soit dans un élan de fureur patriotique, soit par manière de récréation, mais le plus souvent pour s'emparer de ses dépouilles.
Le délit d'opinion devait être retenu principalement contre les écrivains, les journalistes et les hommes politiques (y compris les conseillers municipaux) qui s'étaient exprimés publiquement à propos des événements politiques durant l'occupation. Les fonctionnaires furent également traqués dans toutes les administrations. Il y avait à ces persécutions des raisons simples, logiques. D'une part les communistes entendaient profiter de l'occasion pour éliminer le plus grand nombre possible de leurs adversaires politiques et, éventuellement, les remplacer par des hommes de leur choix. D'autres part, les chefs de la Résistance ayant décidé de se récompenser de leur patriotisme, s'étaient octroyé le pouvoir en ne consultant que leurs appétits et, peu soucieux d'avoir des rivaux qui leur eussent disputé l'assiette au beurre, redoutant également de voir surgir dans le pays une opposition qui eût dénoncé leur flagrante incapacité, ils trouvèrent commode de tuer et d'emprisonner. A ce gouvernement dont les ministres n'étaient mandatés que par eux-mêmes ou par leurs femmes, il fallait une presse dévouée qui en dissimulât les abus et la médiocrité. A la Libération, des journalistes dont la plupart n'avaient pas plus de compétence professionnelle que les nouveaux hommes d’État, s'emparèrent des journaux, des locaux et du matériel, au mépris du droit des gens, car le comportement de leurs prédécesseurs sous l'occupation, eût-il été criminel, ne saurait être une excuse. Le fait que mon voisin vienne d'assassiner sa grand-mère ne m'autorise pas à m'emparer de son argenterie. Pour légitimer ces spoliations, il devenait nécessaire de couvrir d'opprobre les journalistes du temps de l'occupation et de les faire condamner par les tribunaux avec des attendus infamants .
 Certes, il s'en fallait que tous les écrivains, journalistes et hommes politiques ayant tenu la plume ou le crachoir sous l'occupation eussent obéi à des motifs honorables. Il y en eut qui se montrèrent avec l'occupant d'une platitude écœurante mais c'était leur affaire et les tribunaux ne sont pas faits pour punir les flatteurs et les hypocrites. Pour bien d'autres, il y avait à redire quant à la pureté des intentions, comme à toutes les époques. En revanche, les maréchalistes de bonne foi étaient innombrables et même parmi les fascistes et les militants de l'Europe nouvelle, il ne manquait pas de convaincus. Du reste, quelles qu'eussent été les raisons profondes qui les animaient, tous avaient écrit et discouru dans la stricte légalité.
La répression du délit d'opinion fut organisée de façon impeccable. Les malpensants étaient déférés à des tribunaux d'exception, chargés de les envoyer au poteau, au bagne, en prison. Les jurés de ces tribunaux étaient désignés par des assemblées de conseillers généraux et d'arrondissement ; lesquels, ayant été eux-mêmes épurés, tenaient avant tout à faire preuve d'esprit partisan. Avec des jurés ainsi triés sur le volet, les débats, conduits par un président à la botte, devenaient le plus souvent une formalité pure et simple. On ne refusait rien au commissaire du gouvernement qui réclamait des peines exorbitantes afin de montrer qu'il était un grand résistant. J'ai assisté à une séance de la Cour de Justice, où l'on jugeait trois journalistes qui s'étaient rendus coupables, dans leurs écrits, de délits d'opinion. Deux furent condamnés à mort, le troisième aux travaux forcés à vie et, au cours des débats, comme l'un des avocats faisait observer que certain article reproché à son client n'avait fait que reproduire, aux termes près, les arguments de l'Humanité clandestine de 1940, le commissaire du gouvernement s'éleva avec véhémence contre ce manque d'égards à un parti tout-puissant, et le Président lui-même, craignant qu'en haut lieu on ne le soupçonnât d'impartialité, fit écho à cette protestation. L'effroyable tragédie de ces procès consistait en cela qu'ils étaient des simulacres et que l'accusé, le sachant, ne pouvait s'empêcher de défendre, comme s'il eût vraiment joué sa tête et que ses  prétendus juges ne s'en fussent déjà partagé le prix. Le Maréchal, lui, eut assez de force de caractère pour se refuser à tenir un rôle dans la farce judiciaire et à donner le spectacle d'un espoir absurde à une presse ricanante. Face aux chargés de besogne du général, il resta muet d'un bout à l'autre du procès.
Parmi les condamnations frappant des hommes qui s'étaient rendus coupables du seul délit d'opinion, les plus remarquées furent celles de Béraud, de Brasillach et de Maurras. Béraud fut condamné à mort pour avoir écrit des articles anti-anglais qui, outre-Manche, ne lui auraient pas seulement valu une amende. Il paraît que l'Ambassade de Grande-Bretagne intervint auprès du chef de l’État pour que fût commuée cette sentence idiote qui eût risqué, en des temps plus normaux, de déclencher en France une crise d'anglophobie. L'accusation était si sotte, le déni de justice si manifeste, si provocant par son évidence, que le procès de Béraud, à lui seul, montre dans quelle dépendance honteuse la Résistance tenait les juges.
Brasillach eut à répondre de ses écrits politiques sous l'occupation, que chacun était en droit de trouver déplaisants, mais dont nul ne pouvait, de bonne foi, songer à lui faire un crime. Lui aussi eut la faiblesse de se défendre et avec toutes les ressources de son intelligence et de sa sensibilité, bien qu'il sût certainement à quoi s'en tenir sur ses juges. Il y a des natures généreuses qui ne se résignent pas à désespérer, même en dépit de l'évidence. Le commissaire du gouvernement, en parfaite connaissance de cause, réclama, et bien entendu obtint, la tête d'un innocent. Il paraît que, depuis, il fait une très belle carrière et que la mort de Brasillach lui a valu un bon grade dans la Légion d'honneur. C'était un nommé Rabour ou Raboul. On espéra un moment que le condamné obtiendrait commutation de peine. Une pétition circula en sa faveur et réunit les signatures de nombreux écrivains et artistes. Parmi ceux que je sollicitai personnellement, un seul refusa, ce fut M. Picasso, le peintre. Comme je lui demandais, avec toute la déférence à laquelle il est accoutumé, de signer cette pétition pour le salut d'un condamné à mort, il me répondit qu'il ne voulait pas être mêlé à une affaire qui ne le regardait pas. Sans doute avait-il raison. Ses toiles s'étaient admirablement vendues sous l'occupation et les Allemands les avaient fort recherchées. En quoi la mort d'un poète français pouvait-elle le concerner ?
Jusqu'au dernier jour, on crut que le général de Gaulle n'était pas absolument indifférent à la littérature et qu'il aimerait gracier un écrivain innocent. On ne pouvait se tromper plus lourdement. A lui aussi, la vie d'un poète était peu de chose et importait infiniment moins qu'un témoignage de satisfaction du Parti communiste. Peut-être aussi qu'il avait du goût pour les exécutions (sinon, comment aurait-il, sans une parole de réprobation ou d'apaisement, toléré les massacres des premiers mois de la Libération ?). Durant le temps qu'il fut au pouvoir, on chercherait en vain, dans sa vie publique, la moindre manifestation de générosité, de bonté, le plus petit élan de pitié ou de charité. L'homme est sec.
Pour Maurras, il ne pouvait être question de suspecter son patriotisme et l'on savait qu'aucune considération n'aurait pu l'empêcher de dénoncer publiquement ce qu'il croyait contraire aux intérêts du pays. On le savait même si bien qu'on décida de le réduire au silence par tous les moyens. C'est qu'avant la guerre, Maurras avait en France une situation exceptionnelle qui n'a pas d'équivalent aujourd'hui. Leader du parti monarchiste, ce n'était pas à ce titre qu'il devait son importance. Mais grand maître de l'Action française où il écrivait quotidiennement ses deux ou trois cents lignes, il était le critique officiel de la Troisième république. On comprend que les nouveaux messieurs de la Quatrième aient voulu se débarrasser d'un critique ayant si souvent alerté l'opinion publique. Ils avaient presque tout à cacher : l'inanité de leur politique, la corruption dans les ministères, dans les administrations, les abus de pouvoir, l'abaissement d'un peuple abruti par la terreur et le mensonge. Imagine-t-on, en 1945, Maurras libre d'écrire comme il l'était autrefois ? C'eût été la fin du régime. Le plus simple était de le faire condamner à mort, ce qui ne souffrait du reste aucune difficulté. Comme  son innocence était patente et qu'on redoutait le mépris de nos alliés anglo-saxons dégoûtés par nos kermesses judiciaires, on n'osa pas fusiller un vieillard. La peine de mort fut commuée en celle des travaux forcés à vie. L'essentiel était qu'il se tût. Aujourd'hui encore, nos gouvernants ne sont pas pressés de lui rendre la liberté.